La psychopathologie dans la post-modernité

EXCLUSIONS, PRÉCARITÉS : TÉMOIGNAGES CLINIQUES

Psychologie Clinique 7

juillet 1999

La psychopathologie dans la post-modernité[1]

Les alchimies dans le malaise de l’actualité

Par Joel Birman[2]

Résumé : L'auteur tente de distinguer le champ actuel des thématiques de recherche en psychopathologie en constatant que les publications spécialisées sont centrées sur trois affections, ou syndromes : dépressions, toxicomanies et syndromes de panique. Pourquoi les recherches investissent-elles autant sur ces trois modalités cliniques de troubles de l'esprit ? La réponse à une telle question serait aussi à chercher du côté de l'imaginaire social, des impératifs d'esthétisation de l'existence et de l'inflation du moi. Assisterait-on à l'émergence de formes nouvelles du symptôme propre à la société du spectacle ou alors la recherche en psychopathologie se plierait-elle au style et aux préoccupations propres à un tel type de société « post-moderne » ?

Mots clés : Dépression ; post-modernité ; psychopathologie (recherches en) ; société du spectacle ; syndrome de panique ; toxicomanie.

La clinique dans l’actualité

Si nous nous donnons la peine d’examiner, même superficiellement, les publications récentes appartenant aux domaines de la psychopathologie et de la psychiatrie clinique, nous pouvons y relever certaines caractéristiques bien particulières. Il s’agit, d’un côté, d’une vieille psychopathologie déjà bien connue de tous et, d’un autre côté, d’une psychopathologie tout à fait nouvelle. Il est bon de souligner dès le début que les idées de nouveauté et d’ancienneté doivent être comprises ici d’un point de vue entièrement contextuel et conjoncturel. Néanmoins, le fait de dégager l’importance du contexte et de la conjoncture ne s’oppose nullement au relief conféré à l’idée d’histoire, c’est-à-dire à une lecture historique des discours psychopathologique et psychiatrique. Au contraire, les notions de contexte et de conjoncture ne peuvent être correctement entendues que si elles sont inscrites dans la trame d’une temporalité historique, car ce n’est qu’ainsi que la spécificité du discours psychopathologique actuel peut être mis à jour. Il est donc nécessaire de bien cerner ce domaine, car la netteté et la consistance de l’interprétation qui sera avancée et proposée ici dépendent strictement d’une telle délimitation théorique et historique.

Nous tenterons de distinguer ici, par conséquent, cet actuel champ de la psychopathologie, en soulignant tout d’abord ce qui est valorisé dans le registre des publications spécialisées. Je me réfère aux publications provenant des mondes anglo-saxon et brésilien, mais je crois, d’après le travail de recherche que j’ai entrepris, que le même puisse s’appliquer à la psychopathologie française. Ainsi, que peut-on conclure de la lecture, bien que superficielle, des revues spécialisées ?

Tout d’abord, ces publications sont centrées sur trois affections, ou syndromes, comme il vous plaira le mieux de nommer ces troubles de l’esprit qui dominent l’espace de ces revues et le souci de leurs éditeurs. Aussi, ce à quoi les magazines donnent invariablement priorité, et ce de manière progressive, sont : les dépressions, les toxicomanies et le syndrome de panique. Nous avons pu remarquer que les deux premières sont énoncées au pluriel, tandis que la dernière est au singulier, pour des raisons que nous aurons l’occasion de commenter plus tard. Or, indépendamment de cela, il existe, de façon assez spécifique, une étrange préoccupation des chercheurs en ce qui concerne ces perturbations psychiques.

Nous devons rappeler, pour une question de respect et même de reconnaissance de la vérité historique, que l’intérêt dont font preuve la psychiatrie et la psychopathologie pour ces troubles de l’esprit n’est ni récent ni ponctuel. Cela n’est pas le cas. Il s’agit d’un processus historique qui date d’environ vingt ans. Depuis la fin des années 70, il est possible d’observer le surgissement de ce genre de préoccupations théoriques dans la littérature spécialisée. En outre, je n’ai nullement l’intention, bien entendu, d’affirmer que l’intérêt particulier porté par la psychopathologie à ce genre d’affections psychiques implique un silence absolu par rapport aux autres troubles du champ psychiatrique. Il ne s’agit pas de cela. Or, l’investissement fait par le discours psychopathologique sur ces autres perturbations est non seulement moindre par rapport au passé psychiatrique, mais il est également bien moins présent en ce qui concerne les dépressions, les toxicomanies et le syndrome de panique. C’est sur le terrain de ce double relativisme qu’il faut entendre l’intérêt actuel démontré par la psychopathologie à ces trois formes de troubles psychiques, ce qui montre bien la dimension historique du dispositif psychiatrique dont il s’agit.

Puis, il faut reconnaître que l’intérêt révélé par la psychopathologie à propos de telles affections n’est pas du tout évident. Cela est clair, convenons-en. Or, cela doit être non seulement montré, mais aussi démontré. Quoi qu’il en soit, il faut faire place à la surprise provoquée par un tel intérêt, afin de pouvoir interpréter sa construction historique. En effet, nous pouvons aller jusqu’à avancer qu’il existe quelque chose d’étrange et d’énigmatique dans ces choix effectués par la psychopathologie récente. Il est sûr que tout ceci est assez surprenant. Quelle est la raison qui me pousse à affirmer cela ?

Énigmes ?

Tout d’abord, nous ne pouvons pas affirmer que l’intérêt démontré par la psychopathologie au sujet de ces troubles mentaux soit une conséquence directe de l’augmentation de ces-derniers, dans un sens strictement épidémiologique. Ce n’est pas le cas. Effectivement, aucune augmentation de ces troubles n’a pu être observée de façon homogène. Nous pouvons bien sûr affirmer qu’il existe un accroissement significatif des toxicomanies en Occident depuis les dernières décennies et que de nouvelles modalités de toxicomanies, qui n’existaient pas auparavant, se sont développées. Ceci est parfaitement visible dans les recherches épidémiologiques et à travers l’expérience clinique. Par contre, cela ne se vérifie ni en ce qui concerne les dépressions, ni le syndrome de panique. Il y a donc une asymétrie évidente, du point de vue strictement épidémiologique, entre les toxicomanies et les dépressions et le syndrome de panique, dans la mesure où les premières se répandent nettement, et que nous ne pouvons faire la même affirmation à propos des dernières.

La question qui se présente ici pour moi est claire. Pourquoi les recherches psychiatriques investissent-elles autant sur ces trois modalités cliniques de troubles de l’esprit, si ce ne sont que les toxicomanies qui révèlent une transformation significative quant à leurs taux d’incidence et de prévalence ? Cela explique donc un registre initial concernant mon étonnement dû aux choix faits par le discours psychopathologique.

La deuxième question que je soulèverais ici à ce sujet est celle de la répétition en série de ces trois affections psychiques dans le discours psychopathologique. C’est à dire que ces trois perturbations apparaissent toujours comme un ensemble, dans le contexte des publications spécialisées et dans l’imaginaire actuel de la psychopathologie. Cela non plus ne me semble pas du tout évident. La question que je me pose ici, par conséquent, concerne à présent le rapport imaginaire qui a été établi entre ces trois troubles de l’esprit. Car il il doit bien y avoir une relation secrète et énigmatique entre ces trois formes d’affections psychiques différentes, et qui n’est pas de l’ordre du manifeste au niveau de la description clinique et psychopathologique. En effet, la phénoménologie clinique de ces troubles n’autorise ni ne permet une telle approche et une telle sériation.

Cela implique que nous pouvons affirmer qu’une opération de déchiffrage est nécessaire, pour que nous puissions comprendre cette répétition en série et la configuration de cet ensemble psychopathologique, étant donné que du point de vue strictement clinique rien n’en fait un ensemble. Nous devons nous demander s’il n’y aurait pas, entre ces trois formes de perturbations mentales, une articulation interne, quelque chose devant être mis à jour, qui n’est absolument pas clair dans le registre des descriptions cliniques et phénoménologiques de leurs symptômes. Tenter de répondre à cela, d’une façon qui soit à la fois consistante et légitime, constituera ma seconde question dans le présent article.

Cependant, pour que le déchiffrage de cettte énigme et de la relation nébuleuse entre ces perturbations de l’esprit puisse être fait, il est nécessaire d’avancer quels sont les traits épistémologiques du nouveau discours psychopathologique. C’est ce que je vais faire maintenant.

Le paradigme des neuro-sciences

Ainsi, une troisième caractéristique de la psychopathologie actuelle consiste à prétendre avoir un fondement biologique. La biologie est la base inconstestable de la psychopathologie de l’actualité. Les neuro-sciences fournissent les instruments théoriques qui orientent la construction de l’explication psychiatrique. Par ce biais, donc, la psychopathologie prétend avoir finalement trouvé sa scientificité, de fait et de droit. En outre, la nouvelle psychopathologie croit avoir enfin trouvé sa vocation médicale, au bout d’un processus qui date du début du XIX° siècle, dans la mesure où elle serait fondée sur le discours biologique.

Comme nous le savons, la psychiatrie a toujours occupé une place peu confortable dans le champ de la médecine car, voulant être une spécialité médicale, elle n’est jamais parvenue à avoir pour fondements les savoirs provenant de la rationalité médicale. Le discours de l’anatomo-clinique[3], base épistémologique de l’ainsi nommée médecine scientifique, n’avait aucune légitimité dans le domaine de la psychiatrie[4]. La psychiatrie recherchait les causes physiques des troubles mentaux et n’en trouvait — depuis Pinel et Esquirol — que les causes morales. En contrepartie, le traitement moral était la base de la thérapeutique psychiatrique — aux niveaux individuel aussi bien qu’institutionnel — qui s’éloignait alors radicalement des canons du savoir de la médecine[5]. Bref, la psychiatrie était une fausse médecine, une pseudo-médecine, puisqu’elle n’était pas basée sur les savoirs qui fondaient celle-ci.

La psychopharmacologie a rendu possible, depuis les années cinquante, la construction d’une autre identité de la psychiatrie, qui a pu alors se rapprocher des canons de la médecine. Le développement récent des neuro-sciences a permis la reconstruction de la médecine mentale, en diminuant finalement la distance qui existait entre elle et la médecine somatique. Et le rêve du savoir psychiatrique de pouvoir devenir non seulement une science, mais aussi une spécialité médicale, a pu se réaliser.

Nous pouvons dégager de ce qui a été dit ce qui existe de nouveau et d’ancien dans la psychopathologie de l’actualité, ainsi que je l’ai affirmé au début. En effet, en prenant pour fondement le discours des neuro-sciences, la psychopathologie parvient à se réaliser en tant qu’une modalité de savoir médical, satisfaisant sa vieille prétention originaire d’appartenir au champ de la médecine. Rien de plus ancien, par conséquent, que la nouveauté présentée par la psycopathologie contemporaine, qui trouve finalement ses origines et ses mythes fondateurs, rendant ainsi légitime son identité médicale.

En se fondant sur le discours des neuro-sciences, la psychopathologie actuelle a pu questionner la causalité morale des troubles de l’esprit (pour utiliser un terme du discours psychiatrique originaire[6]), où s’opposaient les causes morales et physiques des affections mentales. La raison en est que les neuro-sciences ont la prétention de fonder les fonctions de l’esprit, de manière autonome et indépendante. En d’autres termes, les neuro-sciences prétendent construire une lecture du psychisme ayant une base entièrement biologique. Le fonctionnement psychique pourrait de la sorte être réduit au fonctionnement cérébral, qui serait représenté dans un langage biochimique. Enfin, l’économie biochimique des neurotransmetteurs serait capable d’expliquer les particularités du psychisme et de la subjectivité.

Cette transformation épistémologique a provoqué des changements thérapeutiques immédiats. Étant donné que les neuro-sciences ont voulu fonder une lecture du psychisme, la psychopharmacologie est devenue la référence essentielle de la thérapeutique psychiatrique. À la suite de quoi, par conséquent, la médication psychopharmacologique prétend être la modalité principale de l’intervention psychiatrique. Donc, la psychothérapie tend à disparaître du dispositif psychiatrique, et à être transformée en un instrument totalement secondaire face à l’intervention psychopharmacologique. La psychothérapie est maintenant représentée quasiment comme une pièce de musée, et est placée dans la périphérie du dispositif psychiatrique de l’actualité.

Ce déplacement des psychothérapies vers la périphérie de l’intervention psychiatrique a constitué une inversion significative entre la psychanalyse et la psychiatrie, comme nous le verrons maintenant.

Inversions

Donc, ayant réalisé le rêve de se transformer en « science » et en une specialité médicale « respectable », la psychiatrie ne veut plus avoir aucune proximité avec la psychanalyse. Il serait nécessaire d’éloigner la psychanalyse du domaine psychiatrique, ne plus mélanger les choses, sous aucun prétexte, ne plus mêler la psychanalyse à la psychopathologie, car cela risquerait de nuire à l’identité médicale et « scientifique » de la psychiatrie.

Quelque chose d’étonnant s’est produit ici, du point de vue historique. Je dirais même quelque chose d’incroyable. Et cela, sous deux points de vue, qui doivent être considérés de façon schématique. C’est le seul moyen de pouvoir mesurer correctement ce que j’ai mentionné plus haut.

Pour commencer, nous devons évoquer ici que jusqu’aux années 70 la psychiatrie était fondée sur le discours psychanalytique. La psychanalyse constituait le savoir de référence fondamental de la psychiatrie, malgré le développement progressif de la psychopharmacologie qui se faisait sentir depuis les années 50. Il est évident que s’esquissait déjà uneopposition entre deux grands paradigmes du domaine de la psychopathologie : l’un centré sur la psychanalyse, et le second, sur la psychopharmacologie. Cependant, le discours psychanalytique occupait une position stratégique dans le champ psychiatrique, et détenait l’hégémonie du discours psychopathologique.

La psychiatrie était de ce fait essentiellement psychanalytique, et suivait les canons de la psychanalyse. Cela était vérifiable aussi bien dans la tradition française, que dans l’anglaise ou l’américaine. Cependant, tout cela a été modifié durant les années 70. Le paradigme biologique de la psychiatrie s’est imposé, reconstituant le discours psychopathologique sur de nouvelles bases. La psychanalyse a donc perdu sa place hégémonique dans le champ de la psychiatrie et est passé à une position secondaire et subalterne.

Ce processus historique de reconstruction du champ psychopathologique était déjà visible aux États-Unis au début des années 70, après un processus irréversible qui avait débuté dans les années 60[7]. En France, le fait que la psychiatrie soit devenue autonome par rapport à la psychanalyse a débuté en 80 et est encore en cours. Au Brésil et en Amérique Latine, il est facile de reconnaître que les choses s’acheminent dans la même direction en ce qui concerne les nouvelles relations qui s’établissent entre la psychiatrie et la psychanalyse.

Or, tout ce processus présente encore une autre face, tout aussi fondamentale que la première. Effectivement, non seulement la psychanalyse a perdu l’hégémonie dans le domaine de la psychopathologie, ayant été remplacée par le paradigme biologique, mais elle démontre de plus en plus d’intérêt pour les modèles biologiques des neuro-sciences. En d’autres termes, la psychanalyse incorpore maintenant à son discours les références théoriques du discours psychiatrique. Et il est clair que tout cela dénature le discours psychanalytique.

Cela est visible non seulement dans le registre des nouvelles publications psychanalytiques, mais également dans l’orientation des recherches de laboratoires avancés de psychanalyse dans les universités. Ce phénomène se vérifie, bien sûr, en Europe et aux États-Unis, mais aussi en Amérique Latine. La médicalisation de la psychanalyse a atteint une autre limite, absolument inédite si comparée à ce que nous connaissions déjà au sujet d’autres moments de l’histoire du mouvement psychanalytique.

Une telle inversion de places et de positions stratégiques renvoie la psychanalyse à une position qui est maintenant secondaire dans le champ de la psychopathologie. En outre, le discours psychanalytique se met à faire du bricolage avec les discours des neuro-sciences et du cognitivisme, et fait taire sa spécificité propre. Bref, l’inversion est totale entre la psychanalyse et la psychiatrie dans l’horizon historique dans lequel nous nous inscrivons.

Fonctionnalismes et événements

Il est encore nécessaire de souligner l’existence d’une autre caractéristique de la psychopathologie dans l’actualité, en plus de celles qui ont déjà été mentionnées. Ce dernier trait s’articule étroitement au discours thérapeutique à base biologique.

Ainsi, la psychopathologie contemporaine s’intéresse fondamentalement aux syndromes et aux symptômes, dans le sens médical de ces termes. Avec cela, la conception traditionnelle d’affection, centrée sur l’idée d’étiologie, perd du terrain face à l’articulation de symptômes sous forme de syndromes. En ces termes-là, la psychopathologie de l’actualité se rapproche beaucoup, elle s’identifie même à la nouvelle rationalité clinique. Cette identification n’est ni arbitraire ni casuelle, mais elle se fait par l’égalité de la psychiatrie et du nouveau discours de la médecine clinique, qui constitue les paramètres les plus récents permettant de réaliser une autre coupure dans l’univers des maladies.

Cette nouvelle coupure, opérée par la médecine clinique, c’est le médicament, en tant qu’instrument soi-disant « efficace » pour un ensemble articulé de symptômes, qui devient alors la référence majeure pour la nomination et la construction du syndrome. L’étiologie occupe dès lors une place secondaire dans ce contexte récent. Les textes modernes de clinique médicale, depuis les années 70-80, sont déjà construits selon cette orientation méthodologique moderne. Enfin, les diverses modalités de malaise corporel sont esquissées et classées comme syndromes, en se basant pour cela sur l’action thérapeutique du médicament, et c’est donc une autre conception nosographique qui est ainsi constituée.

Tout cela révèle un changement de stratégie médicale face au malaise corporel dans sa diversité. Ce n’est plus la guérison, dans le sens classique de la médecine clinique, que l’on recherche : c’est la régulation du malaise. C’est justement pour cette raison-là que le médicament devient le vecteur de la nouvelle construction nosographique, car il constituerait l’axe de la régulation corporelle. Il se révèle alors que la lecture du malaise corporel prend une direction totalement fonctionnelle, et non plus étiologique. En outre, les dimensions de l’histoire du malade et de la durée de la maladie se transforment en des questions subalternes face à l’investissement réalisé sur la disfonction corporelle et spatiale de la maladie. Enfin, le nouveau discours de la médecine est centré sur les événements corporels, marqués par leur ponctualité temporelle.

Nous pourrions même, si vous le désirez, articuler cette nouvelle construction théorique de la médecine au système actuel de soins et d’assistance, où la régulation flexible des disfonctions corporelles est totalement dominante, non seulement face au diagnostic le plus concis et profond, mais encore face aux thérapeutiques étiologiques. Bref, ce serait en ces termes-là que la médicalisation du social est réalisée actuellement.

C’est cette rationalité fonctionnelle que la psychopathologie a également incorporé dans son domaine, selon les paramètres de la rationalité médicale. Il s’agit toujours du syndrome lorsque la psychopathologie se penche sur la recherche des diverses modalités de dépression. Ou alors, quand elle s’occupe de l’étude des phobies, qui s’appellent maintenant syndrome de la panique. De même les toxicomanies, qui sont elles-aussi recoupées de la même façon, suivant une préoccupation d’ordre fonctionnel.

Ce serait là la raison qui expliquerait pourquoi les dépressions et les toxicomanies sont énoncées au pluriel, dans la mesure où elles révèlent plusieurs ordres fonctionnels, selon les médicaments qui auront été choisis pour l’intervention thérapeutique. L’ancienne nosographie psychiatrique se reconstitue donc sur de nouvelles bases.

En outre, la forme d’intervention prend une orientation centrée sur des événements, où viennent se révéler les dysfonctions du psychisme. L’idée d’histoire d’une subjectivité, articulée à l’axe du temps, tend à être maintenue sous silence et à être oubliée. C’est toujours la ponctualité de l’intervention, centrée sur la psycopharmacologie, dont il est question dans la thérapeutique du dispositif psychiatrique actuel

Le spectacle et le narcissisme

Nous pouvons donc affirmer que la psychopathologie de l’ainsi nommée post-modernité se caractérise par le paradigme biologique, où les neuro-sciences fonctionnent comme références théoriques de la première. De ce fait, les psychothérapies se retrouvent à un plan secondaire dans le champ de l’intervention thérapeutique, centrée surtout sur les substances chimiques. Et la psychanalyse n’occupe plus qu’une place mineure et périphérique dans le discours psychopathologique actuel. En plus, les interventions assument une incidence ponctuelle, et se basent sur des disfonctions où le registre des histoires des sujets est quelque chose d’absolument accessoire.

Or, après tout ce parcours de caractérisation de la psychopathologie de la post-modernité, il nous faut maintenant revenir à notre point de départ, c’est-à-dire le fait que dans ce domaine psychopathologique, l’on accorde un privilège aux dépressions, aux toxicomanies et au syndrome de la panique. C’est sur l’énigme que cela constitue que nous devons nous pencher à présent.

Mais pour ce faire, il nous faut, par contre, nous méfier — au moins un tout petit peu — des évidences cliniques de la psychopathologie. En d’autres termes, comme il est impossible d’avoir entièrement confiance en la scientificité de la psychiatrie, il nous faut nous demander ce que sont vraiment ces soi-disant évidences du consensus psychopathologique. Dans ce but, il faut que nous nous questionnions au sujet de la modalité négative de subjectivité qui traverse la lecture de ces diverses perturbations psychiques, afin de pouvoir surprendre quel est le genre de sujet qui est positivement dégagé actuellement. En d’autres mots, nous devons bien caractériser l’idéal de valeurs qui doit orienter la manière d’être de l’individualité dans le monde post-moderne. Je veux dire par là que les emphases négatives collées à l’interprétation de ces troubles de l’esprit indiquent l’impératif moral de ce que nous devons être. C’est précisément ce que nous devons déchiffrer comme énigme.

Comment donc entreprendre cela ? Afin de démêler un peu tout ceci, je vais me servir des descriptions, élaborées ces dernières années, à propos de la société actuelle. Et ce, parce que durant cette période, toute une série de termes fut lancée sur le marché de biens symboliques, visant à caractériser les nouvelles formes de sociabilité qui étaient en train de se constituer. Je n’ai pas l’intention ici d’être exhaustif, bien sûr, mais je voudrais simplement souligner quelques mots de ce vocabulaire. Il est bien évident que ceux-ci prétendent constituer des concepts, c’est-à-dire fonctionner en tant qu’instruments opératoires capables de dévoiler le tissage des nouvelles modalités de subjectivité.

Ainsi, à la fin des années 60, l’auteur français G. Debord a attribué le nom de « société du spectacle »[8] aux modalités originales de sociabilité qui étaient construites à l’époque, tandis que le nord-américain Lasch les a interprétées selon la logique de la « culture du narcissisme »[9] vers la fin des années 70. Tout cela peut être entendu comme étant les variantes d’une seule matrice, la post-modernité. Par l’intermédiaire de la conception de post-modernité, certains théoriciens ont essayé d’énoncer un concept générique capable de venir à bout des sociabilités inédites qui étaient en train d’être tissées, indiquant de la sorte une rupture avec la modernité.

Il est possible d’affirmer que, par la notion de société du spectacle, Debord avait voulu montrer que la demande d’engendrement du spectaculaire définissait le style et la manière d’être des individualités ainsi que le rapport existant entre ces dernières dans la post-modernité. L’idée de spectacle se conjuguerait ici avec celles d’exhibition et de théâtralité, suivant lesquelles les acteurs s’intègrent comme personnages sur la scène sociale. Il s’agirait, avant tout, de masques, par lesquels les personna seraient insérées et défileraient dans le décor social. Et encore davantage, les métaphores de l’exhibitionnisme et de la mise-en-scène renvoient à celle d’extériorité, forme primordiale selon laquelle est conçue l’économie de la subjectivité dans le monde du spectacle. Tout cela nous mène aux résultantes majeures de cette lecture, c’est-à-dire l’exaltation du moi et l’esthétisation de l’existence réalisées par les individus.

Par les impératifs de l’esthétisation de l’existence et de l’inflation du moi, il est possible de coudre ensemble les interprétations de Debord et de Lasch, puisque l’exigence de transformer les difficultés incertaines d’une vie en œuvre d’art montre bien le narcissisme que l’individu doit cultiver dans la société du spectacle. Ainsi, le sujet est réglé par la performance suivant laquelle il compose les gestes destinés à séduire l’Autre. Celui-ci n’est qu’un objet prédateur destiné à la jouissance de l’Autre et à l’exaltation du moi. Les individualités ont donc tendance à se transformer en objets jetables, ainsi que n’importe quel objet vendu dans les supermarchés et vanté en prose et en vers par la réthorique et la publicité. Nous pouvons aisément en conclure que, dans un tel contexte, l’altérité et l’intersubjectivité sont des modalités d’existence qui tendent au silence et à l’évidement.

Toute cette construction coloriée par les oripeaux de l’artifice a pour médiatrice l’image. Elle est toujours le personnage principal, valorisée et partie intégrante des scripts performatiques de la post-modernité. L’image est, par conséquent, la condition sine qua non du spectacle sur la scène sociale visant la captation narcissique de l’Autre. Elle est ce qui rend possible la séduction et la fascination, sans quoi l’idéal de capture de l’Autre ne pourrait jamais avoir lieu dans ce festin diabolique de l’exhibitionnisme.

La production de cet imaginaire social se fait de plusieurs manières, l’une d’elles étant bien sûr les média. Sans les média, le spectacle se vide, perd ses couleurs éclatantes ainsi que son pouvoir de capturer l’Autre. Que ce soit à travers la télévision, l’informatique ou le journalisme écrit, la scène publique se dessine toujours par l’intermédiaire des images. Ainsi, il devient impossible d’opposer l’original et la copie, car le simulacre traverse tout le tissu social, constituant une nouvelle conception de réalité et de ce que puisse être le réel.

De telle sorte que l’être et le sembler s’identifient de façon absolue dans le discours narcissique du spectacle, celui-ci étant la présupposition ontologique de cette interprétation de la sociabilité. Par la subversion des hiérarchies entre ce qui est vrai et ce qui est faux, entre l’original et ses copies, la sociabilité narcissique est antiplatonique par excellence. Avec cela, ce que le sujet perd en intériorité, il le gagne en extériorité, ce qui le rend extrêmement auto-centré. C’est dans ce sens-là que le sujet se transforme en masque, en extériorité pure, visant l’exhibition fascinante et la capture de l’Autre.

En-dedans-de-soi et hors-de-soi

La densité et la profondeur se perdent donc, et le sujet se transforme alors en une espèce de surface plane, entourée d’un encadrement ? Est-ce vraiment de cela qu’il s’agit, en fin de compte ? La scène du monde est-elle transformée en un contrepoint de reflets spéculaires, où la réfraction ne perce jamais le jeu enchanté établi entre le regard et le miroir ? Rigoureusement parlant, je ne peux qu’affirmer que je n’en sais rien. Ce sont-là des questions légitimes qui doivent nous pousser de l’avant, qu’il nous faut approfondir, car ce sont des questions cruciales qui méritent un travail de notre part.

Or, quelque chose de fondamental se dégage de tout ceci, concernant la façon selon laquelle la tradition occidentale a représenté la folie, dans sa matrice anthropologique. Quelque chose d’original s’annonce ici, et indique une rupture significative avec la représentation de la folie qui a été faite depuis le XVI° siècle. Nous devons y être très attentifs.

Le commentaire que je puis faire à ce propos est que la conception de sujet hors-de-soi — qui dans la pensée occidentale a toujours été identifiée à la folie, à travers une longue tradition entamée par Montaigne, passant par Descartes, Kant et Hegel — reçoit une inflexion inédite et remplie de nouveautés pour la réflexion théorique. En effet, le sujet hors-de-soi ne se confond plus, de manière absolue, avec la conception d’aliénation mentale, comme cela avait été établi à l’aurore du XIX° siècle par le discours psychiatrique. Et cela parce que le « être hors-de-soi » s’identifie maintenant avec l’extériorité de la performance théâtrale, étant donné que le décor de l’existence a été déformé par les paillettes et les cothurnes qui rendent évidente l’auto-référence de la subjectivité, centrée uniquement sur elle-même. Mais ce n’est pas tout. Il est également nécessaire de rappeler que jadis le sujet hors-de-soi était représenté d’une manière absolument négative, car il n’était, alors, identifié qu’avec la psychose et la perte de la raison, du moi et de l’intériorité. Aujourd’hui, on le comprend en partie positivement, étant donné que par son auto-centrage, il se dédie interminablement à polir son existence. En d’autres termes, il s’adonne à la séduction et à la fascination de l’Autre, par l’intermédiaire capturant des images exhibées sur la scène sociale.

Les conséquences de tout cela dans la construction du discours de la psychopathologie dans l’actualité sont fondamentales. Ainsi, si le sujet en-dedans-de-soi, marquant la notion d’intériorité, ne définit plus l’être du sujet de façon absolue, venant rompre une longue tradition qui date du XVI° siècle, il nous faut alors reconnaître que l’opposition en-dedans-de-soi/hors-de-soi perd le pouvoir symbolique qu’elle avait de délinéer les territoires et les limites entre le sujet et l’Autre. C’est justement pour cette raison que les notions d’altérité et d’intersubjectivité se vident et tendent au silence dans la société narcissique du spectacle. En outre, avec cet effacement des frontières entre le dedans et le dehors-de-soi, l’idée de temporalité s’évanouit, entre en collapsus. La subjectivité a tendance à s’attribuer des contours spaciaux, et se définit par des surfaces de contact et de superposition. Par conséquent, les idées d’histoire et de temporalité disparaissent peu à peu de la rationalité psychopathologique, et sont remplacées par la notion d’espace. Enfin, la noton de mémoire s’évapore progressivement, en un monde subjectif spacialisé, où l’historicité et la temporalité n’ont plus d’importance.

Nous pouvons en déduire la perte de la place des psychoses dans le discours psychopathologique actuel, dans la mesure où celles-ci représentaient de façon paradigmatique le sujet hors-de-soi. C’est pourquoi les psychoses ont occupé une place privilégiée dans le discours psychiatrique depuis le début, jusqu’à la fin des années 70 : parce qu’elles mettaient en discussion le statut du sujet hors-de-soi s’opposant au sujet en-dedans-de-soi. Par contre, les perversions sont investies de tout l’intérêt possible, dans la mesure où elles configurent la situation stratégique où s’éteignent les frontières entre le sujet hors-de-soi et le sujet en-dedans-de-soi.

Finalement, le discours psychopathologique de la post-modernité reçoit en son corpus théorique cet ensemble de transformations anthropologiques qui ont changé les manières de concevoir le sujet, en renversant hiérarchies et valeurs qui marquèrent, comme nous l’avons dit, la modernité.

Alchimies

Cela dit, il est donc possible de surprendre quelles sont les relations secrètes qui fondent la psychopathologie de la post-modernité. Nous pouvons maintenant indiquer les rapports énigmatiques existant entre les dépressions, les toxicomanies et le syndrome de panique, qui définissent le champ clinique privilégié de la nosographie fonctionnelle de la psychiatrie de nos jours.

Ainsi, dans la culture de l’exaltation démesurée du moi, il n’y a plus aucune place pour les déprimés ou les paniqués. Ceux-ci sont exécrés, rejetés dans les limbes de la scène sociale, puisqu’ils représentent l’impossibilité d’être des citoyens de la société du spectacle. En effet, l’intériorisation excessive du dépressif, marquée par les soupirs languissants, ainsi que la terreur phobique qui envahit tout le corps du paniqué sur la scène publique, montrent assez combien de telles individualtités sont incapables de réaliser l’exaltation tant attendue d’elles-mêmes et de se dédier à la construction de leurs costumes pour s’exhiber avec brio sur la scène sociale.

La mélancolie et le genre « mal dans sa peau », ne sont, décidément, plus à la mode, comme c’était encore le cas des générations existentialistes et beat des années 40, 50 et 60. De même, les gens plus introvertis, réfléchis et rêveurs ne s’accordent plus à l’éthique de l’exaltation du moi et de l’exhibitionnisme qui sont en vigueur. La mondanité post-moderne privilégie les arrivistes et les opportunistes, ceux qui savent utiliser les moyens de se montrer et de captiver le regard des autres, indépendamment de toute autre valeur qui puisse être en jeu. C’est ce qui explique l’existence d’un certain conservatisme politique dans l’univers post-moderne, dans la mesure où la modernité a toujours été associée à l’éthique de la rupture et de l’utopie par opposition à l’exhibitionnisme bon marché.

Ainsi, pour les paumés, ceux qui ne parviennent pas à dire « Me voilà ! » en gonflant la poitrine, la formule magique est l’alchimie, qui peut changer la circulation des humeurs. Il faut donner un coup chimique à la bile ténébreuse, nous disent les nouveaux spécialistes de l’âme en peine. Ils croient que par ce moyen-là, il serait possible d’arracher les individualités au décor dark, et de les plonger sur la scène colorée de la représentation et du spectacle. Comme les humeurs sont des essences éternelles et universelles destituées d’histoire et de mémoire, l’incidence de certains dosages alchimiques serait suffisante pour faire balancer leur économie vers d’autres points d’équilibre. Enfin, le chaudron scientifique de la sorcière peut tout régler d’une manière fonctionnelle et ponctuelle, ajustant les déséquilibres humoraux.

Suivant l’hymne scientifiste, les toxicomanies sont les Prima Donna de cet opéra burlesque car, que ce soit par les drogues soi-disant médicamenteuses, ou par ce que l’on appelle les drogues lourdes, la chimie des humeurs prétend instituer l’élan exalté et fascinant chez les pauvres paumés qui ní’arrivent pas à s’envoler et à être de « bons » citoyens de la société du spectacle.

Ce que j’affirme donc ici, c’est qu’il existe un processus de production sociale des toxicomanies, par les voies de la médicalisation psychiatrique et du marché des drogues lourdes, qui est rendu possible dans l’éthique de la société du spectacle et du narcissisme. C’est pour cette raison que dans la sériation des grandes affections de l’esprit de la post-modernité, les toxicomanies viennent s’inscrire côte à côte avec les dépressions et le syndrome de panique. En effet, si les alchimies scientifiques autorisées par les neuro-sciences constituent les antidotes contre les dépressions et le syndrome de panique, les toxicomanies sont, quant à elles, la rigole nécessaire à cette forme d’intervention thérapeutique et de ses dédoublements non équivoques sur la scène du social. Enfin, étant en état d’ivresse toxique, les individualités se sentent des citoyens de droit dans cette société du spectacle, encore que ce ne soit que pour un temps limité.

Au sein de la tragi-comédie de la culture de l’extase des humeurs et des scintillements, la psychanalyse entre en crise, inévitablement, étant donné qu’en tant que savoir portant sur le désir elle a bien peu de choses à dire là-dessus, puisque c’est justement contre l’exaltation enivrante du moi qu’elle s’est toujours battue. Désirant réaliser la démolition de la majesté clownesque du moi, la psychanalyse est fondée sur une éthique qui se choque contre les présuppositions de l’ontologie du spectacle. Comment pourra-t-elle sortir de cet imbroglio, si elle sort indemne de ce duel de Titans ? Voilà déjà un autre chapitre sur le malaise dans l’actualité qui s’esquisse.

[1] Conférence donnée devant la société La Psychanalyse Actuelle, Paris, 5 février 1998.

[2] Psychanalyste, Professeur titulaire de l’Instituto de Psicologia da Universidade Federal do Rio de Janeiro, Professor Adjunto de l’Instituto de Medicina Social da Universidade do Estato do Rio de Janeiro.

[3] M. Foucault, Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical, PUF, 1963.

[4] M. Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, 1972.

[5] J. Birman, Psiquiatria como discurso de moralidade, Rio de Janeiro, Graal, 1978.

[6] Voir à ce sujet J. E. D. Esquirol, Des maladies mentales, 2 vol., J. B. Baillière, 1838.

[7] F. Castel, R. Castel, A. Lovell, La société psychiatrique avancée. Le modèle américain, Grasset, 1979.

[8] G. Debord, La société du spectacle, Gallimard, 1994.

[9] C. Lash, The culture of Narcissism, New York, Warner Bases Books, 1979.