Idéaux de la psychothérapie ; éthique de la psychanalyse

DISPOSITIFS CLINIQUES : RECHERCHES ET INTERVENTIONS

Psychologie Clinique 11

juillet 2001

Idéaux de la psychothérapie ; éthique de la psychanalyse

Par Jean-Claude Malevall[1]

Résumé : Les psychothérapies modernes constituent des pratiques fort hétéroclites qui ne s'accordent guère que sur un point : elles s'affirment toutes plus efficaces, plus rapides et moins chères que la psychanalyse. Procéder à une quantification de l'efficacité comparée n'aurait de pertinence que si l'ancrage des positions subjectives dans la jouissance ne rendait pas celles-ci rebelles aux codages qui permettraient de les apprécier avec rigueur. La psychanalyse ne saurait rivaliser avec les psychothérapies en référence à des critères scientifiques ici inappropriés. Elle doit s'affirmer comme une pratique différente : la seule qui place l'éthique aux commandes de la cure. Toutes les approches psychothérapeutiques récuseront cette allégation avec un bel ensemble – jurant de leur moralité. À la fine pointe de la réflexion des psychothérapeutes, un cybernéticien dégage la maxime universelle qui doit présider à leur pratique : « Agis toujours de manière à augmenter le nombre des choix possibles ». En un mot le psychothérapié idéal s'incarne dans l'être capable de tout. Cependant l'homme libre, comme l'indique Lacan, est un idéal qui n'est pleinement réalisé que dans la folie. De la psychothérapie à la psychanalyse, il n'y a plus pour les tenants de la cure-type qu'une subtile différence de degrés, dans la connaissance des processus, ou dans la « profondeur » des interprétations. La volonté d'inscrire la psychanalyse dans le discours de la science fait obstacle au discernement de l'éthique qui lui est inhérente. En outre, la prédominance accordée au « moi », la nécessité de « l'alliance thérapeutique », voire la théorisation de l'identification terminale au moi de l'analyste, ouvrent à une intrusion de la suggestion et des valeurs morales dans le cadre de la cure-type. Dès 1955, Lacan soulignait « la rigueur en quelque sorte éthique, hors de laquelle toute cure, même fourrée de connaissances psychanalytiques, ne saurait être que psychothérapie ».

Mots clés : Désir ; éthique ; psychanalyse ; psychothérapie ; sujet.

Les psychothérapies modernes constituent des pratiques fort hétéroclites qui ne s'accordent guère que sur un point : elles s'affirment toutes plus efficaces, plus rapides et moins chères que la psychanalyse. Elles ne font pas mystère de se dévouer aux services des biens : sachez que le « cri primal » est une marque déposée[2], le contrefaire expose à des poursuites. Quant au traitement de l'énurésie pratiqué par des thérapeutes comportementaux, Eysenck affirme que certains opérateurs sont tellement assurés de la réussite de leur méthode qu'ils pratiquent une sorte de « remboursement en cas d'échec », leur succès financier, conclut-il, « est une réponse adéquate aux critiques psychanalytiques »[3]. Bref, l'accent se trouve toujours mis préalablement sur leur efficacité, à partir de quoi dans l'imaginaire contemporain l'on en appelle bien vite à la scientificité. Pour relativiser quelque peu cette inférence, il suffit de rappeler l'extrême diversité des procédés qui ont fait leur preuve en matière d'action thérapeutique sur la pathologie mentale. Citons pêle-mêle : les fumigations, l'eau de goudron, les hosties, les reliques, les exorcismes, les sangsues, les aimants, le bleu de méthylène, les cornes de licorne, etc.[4] Aussi, afin d'argumenter plus avant la scientificité de leur méthode, la plupart des théoriciens de la psychothérapie s'efforcent de procéder à une réduction épistémologique visant à coder des variables supposées génératrices de la pathologie. Celles-ci sont traquées tantôt dans les conditionnements, tantôt dans le discours familial, tantôt encore dans les blocages du corps, voire en diverses grilles d'appréhension des comportements plus ou moins ingénieuses. L'on ne doute pas de pouvoir désigner la cause en la réifiant dans de mauvaises habitudes, dans des doubles contraintes, dans des scénarios transactionnels inadéquats, dans une cuirasse corporelle, etc. Fortes de leur cohérence systématique et de leur efficacité, chaque approche psychothérapique somme alors la psychanalyse de procéder à une quantification comparée des résultats thérapeutiques. Quand certains se risquent à s'y essayer, les conclusions varient, mais l'on s'accorde en général à constater l'absence de différences significatives. Quelques surprises cependant : améliorés ou non quant à leurs symptômes ou à leur conflits internes, les patients traités par une psychanalyse centrée sur le renforcement du moi obtiennent presque toujours un enrichissement de celui-ci, puisque dans ces cures l'augmentation du quotient intellectuel s'avère générale[5].

Toutes les psychothérapies mettent en avant qu'elles ont obtenu des résultats positifs avec des sujets pour lesquels les autres pratiques avaient échoué. La seule considération de ce fait suffit à relativiser la pertinence des systématisations dont elles se supportent. Au-delà de la diversité des méthodes, un facteur commun se trouve à leur principe : il n'est autre que la suggestion. Même les méthodes les plus soucieuses de s'inscrire dans le discours de la science laissent aisément paraître l'intervention de celle-ci. Ainsi, lors des premiers entretiens, après avoir explicité les bases de leur doctrine au patient, les thérapeutes comportementaux exigent de lui, selon Wolpe, « le même degré de consentement que dans n'importe quelle autre branche de la médecine »[6]. Toute autre, faut-il le rappeler, était la proposition de Freud : faites confiance aux associations libres, elles mènent à la vérité du désir, et la guérison viendra par surcroît. « Au sceptique, affirmait-il, l'on dira qu'en psychanalyse la confiance n'est pas indispensable à la réussite de la cure, qu'il a le droit de douter et de critiquer tout à son aise et qu'on n'attribue nullement cette attitude à son jugement, car il n'est pas en mesure de juger valablement sur ce point. Sa méfiance n'est qu'un symptôme, pareil aux autres symptômes, et ne saurait nuire au traitement, si le patient se conforme consciencieusement à la règle psychanalytique fondamentale »[7]. Un savoir propre au sujet commande la cure analytique, tandis que la psychothérapie repose sur celui du maître-thérapeute. Or ce dernier doit concéder qu'il se heurte parfois à un principe qui résiste à ses techniques.

Les thérapies comportementales

Alors même que les comportementalistes considèrent ceux qui se soumettent à leurs méthodes comme aussi irresponsables de leur névrose que les animaux sur lesquels ils les ont d'abord testées, ils constatent pourtant, en contradiction avec leurs hypothèses de base, que certaines cures échouent parce qu'il est des malades qui « semblent ne pas désirer guérir »[8]. En l'occurrence ils avaient quelques raisons bien compréhensibles. Soumis à des chocs faradiques punitifs pour supprimer leur bégaiement, cette méthode, note Wolpe, n'a été utilisée que dans un petit nombre de cas en raison de la terreur intense qu'éprouvaient la plupart des malades ! Or tous ceux qui l'ont malgré tout acceptée furent guéris de leur bégaiement. Dans ce groupe, commente Wolpe, « un facteur important est probablement leur exceptionnelle constance et le désir de trouver une solution à leurs problèmes »[9]. Nous le lui accorderons volontiers, mais cela paraît peu compatible avec la thèse behaviouriste situant la cause des troubles en des conditionnements inadaptés dont le corps garderait le souvenir.

Quand les tenants du discours de la science cherchent à se saisir du sujet à l'aide de quelques paramètres, ceux qui font montre d'une certaine rigueur épistémologique découvrent aux limites de leurs analyses l'existence d'un facteur aléatoire. Ils lui donnent alors des dénominations différentes décalquées de leur approche spécifique : cerveau flou pour un biologiste[10], « activité endogène primaire qui déborde toute description robotique » pour des systémiciens[11], « contingences de renforcement » des conditionnements pour les behaviouristes, etc. Quoique les psychothérapeutes soient contraints de constater empiriquement l'inhérence d'un principe d'indétermination dans la cure, leurs présupposés les conduisent à négliger ce déchet malencontreux de leur approche. Les résultats de leur pratique sont pourtant fonction d'une dynamique commandée par le reste qui échappe à leur appréhension – auquel s'attache la jouissance du sujet. Dès lors, à l'encontre des prétentions affichées de maîtrise du traitement, les effets de celui-ci s'avèrent imprévisibles – du miraculeux au catastrophique. Deux exemples. Dans le premier cas, la cure est conduite par Joseph Wolpe, l'un des théoriciens majeurs des thérapies comportementales. Le malade était un cadre supérieur qui, précise-t-on, venait d'accepter une situation particulièrement lucrative lui imposant de nombreux déplacements en avion. Or il souffrait d'une phobie de ceux-ci. Le thérapeute décida d'essayer sur lui « un contreconditionnement par suggestion directe ». « J'obtins de lui, relate Wolpe, qu'il me décrive les aspects du voyage en avion qu'il considérait comme agréables […] Je lui fis alors fermer les yeux et imaginer qu'il était assis dans une pièce immobile dont le décor était celui d'un avion et qu'il retrouvait avec force les stimulations agréables citées plus haut. Lorsqu'il signala qu'il percevait les sensations indiquées avec une intensité suffisante, je lui fis imaginer que la pièce était en mouvement, comme dans un vol […] Je lui recommandai alors de s'exercer à évoquer cette image plusieurs fois par jour et je lui dis que, lorsqu'il monterait à bord de l'avion, il devrait concentrer toute son attention sur les aspects agréable et ne réagir qu'à eux. À son retour de voyage, il téléphona pour dire qu'il avait ressenti une légère anxiété au départ, puis plus rien par la suite ». Quatre mois plus tard, il se confirma qu'il était devenu capable de prendre l'avion sans problème[12]. Tout porte à croire que la spécificité de la technique employée s'avère de peu d'importance : celui-là avait une forte envie de se débarrasser de son symptôme. Il était prêt à accepter tout procédé thérapeutique certifié par une autorité. Le facteur efficient du changement, situé en un ailleurs occulté, reste inaperçu. Le mérite de cette cure réside dans son aptitude à montrer de manière très pure l'insignifiance des armatures conceptuelles avec lesquelles les pratiques psychothérapeutiques accommodent le processus de suggestion qui se trouve à leur principe. Toutefois le miracle n'est pas toujours sûr. Le prix de la « guérison » se révèle parfois élevé. Tel enfant phobique d'un « rat blanc » finit par le toucher, après une désensibilisation systématique, et c'est alors, nous dit-on, qu'il partit pour l'hôpital avec la scarlatine, et ne revint que deux mois plus tard[13]. Qu'importe : il fut guéri ultérieurement, et c'est pourquoi l'anecdote est parvenue pour une fois jusqu'à nous. En fait, il est hautement probable que les accidents plus graves du même genre ne sont pas relatés : les cures rapportées ici et là possèdent presque toujours une fonction de défense et d'illustration de la pratique invoquée. Ce n'est que dans les circonstances où le thérapeute croit pouvoir décharger sa responsabilité que nous parvient un témoignage du retour dans le réel parfois suscité par le rejet du symbolique. Ainsi la cure prometteuse d'une patiente souffrant d'une forme « d'obsession alimentaire » fut-elle malencontreusement interrompue, après cinq séances, « par la mort de la malade par fibrillation ventriculaire due à sa cardiopathie rhumatismale »[14]. Elle avait 36 ans ! Bien entendu ce déplorable incident est considéré comme sans rapport aucun avec la thérapie comportementale. Pourtant, il arrive que l'on se mette à douter quand on constate qu'une autre patiente, souffrant principalement d'agoraphobie, réagit elle aussi fort bien à une cure de semblable inspiration, si ce n'est que trois jours après le dernier entretien, guérie pour l'essentiel de ses « peurs irraisonnables », elle décéda d'une attaque cardiaque, due là encore à une maladie de cœur préexistante. Celle-ci avait 48 ans[15]. Il faut en conclure qu'un examen préalable du cœur serait indiqué avant d'entreprendre une thérapie comportementale. Du cœur et de ses passions.

Sans doute les patients qui s'adressent au thérapeute behaviouriste en ont-ils quelque peu l'intuition puisqu'ils sont très souvent portés, constate Wolpe, à aborder des questions éthiques[16]. Elles sont sans pertinence, selon lui, puisque les réponses participent de l'évidence : il suffit de s'en remettre tantôt à un savoir du corps, tantôt à celui de la science, tandis qu'une compatibilité entre l'un et l'autre s'avère implicitement postulée. « La biologie exige son tribut, affirme Wolpe, chaque fois que le comportement est en opposition avec les intérêts de l'organisme »[17]. Le corps est censé ne jamais cesser de tendre vers la santé. Que la vie soit conjointe à la mort et retourne à la mort apparaît à l'évidence exclu de cette perspective idyllique, résolument inscrite dans l'optimisme naïf que le discours de la science entraîne dans le sillage de ses progrès. Le primat de la référence à une efficacité aveugle étouffe toute velléité de prise en compte de la dimension éthique du sujet. « La médecine générale n'est pas déshumanisée, commente Wolpe, depuis que la pénicilline a remplacé la saignée dans le traitement des infections ; il en est de même en psychothérapie quand le conditionnement remplace l'association libre »[18]. Dès lors, le sujet se trouve déchargé de toute responsabilité en sa pathologie : ses troubles résultent de conditionnements inappropriés, déposés en des connexions neuronales fonctionnelles, de sorte que « le malade, nous dit-on, n'a pas eu à choisir ce qu'il est devenu »[19]. Pas plus d'ailleurs qu'il n'aura à choisir sa guérison. Il lui est certes demandé au début de la cure « le même degré de consentement que dans les autres branches de la médecine », l'on constate parfois de surcroît que le désir interfère dans le processus, malgré cela Wolpe ne recule pas à souligner que « la responsabilité de la guérison » se trouve sans équivoque possible entre les mains du thérapeute[20]. L'aspect le plus séduisant de la thérapie comportementale, ajoute-t-il, réside dans la maîtrise qu'elle donne à celui-ci[21]. Au sein de cette approche, qui se veut une « science appliquée », la difficulté ne consisterait guère qu'à découvrir la technique appropriée pour réparer l'organisme. L'évacuation de la dimension du sujet s'avère poussée à l'extrême. Il est dans la logique du discours behaviouriste qu'il n'y puisse trouver d'autre place que celle du déchet – parfois sous la forme du cadavre. Le mépris dans lequel il est implicitement tenu dans le champ de l'approche comportementale éclate à la faveur de quelques problèmes soulevés aux bords de celle-ci : quand on ne recule pas à justifier le recours à des prostituées pour corriger les apprentissages sexuels[22], quand les thérapies aversives et punitives ne se distinguent plus de la torture que par une différence de degré, voire encore quand on peut nourrir l'idée que la névrose provoquée en expérimentation animale ne possède pas une « qualité » équivalente à celle que l'on pourrait obtenir en expérimentation humaine. L'on devine à quels excès pourrait conduire cette dernière hypothèse, or il suffit en général qu'une idée soit concevable pour que certains tentent de la mettre en pratique sur des sujets incapables de s'y opposer (pour des raisons psychiques, sociales ou politiques). Les comportementalistes s'étonnent parfois de rencontrer des collègues qui refusent a priori d'examiner leurs méthodes, arguant du mécanisme et de l'anti-humanisme de celles-ci. N'est-ce pas pourtant la seule attitude appropriée à l'égard de pratiques pour lesquelles l'abrasion des symptômes risque de tout justifier ? « Vouloir être l'Autre », telle serait la définition de la canaillerie, selon Lacan, or n'est-ce pas précisément l'ambition du psychothérapeute ?

Les thérapies systémiques

Certains psychanalystes considèrent les thérapies familiales systémiques comme des méthodes plus acceptables que les cures précédentes. Elles partagent avec ces dernières une volonté de s'inscrire dans le discours de la science grâce à quoi elles sont parvenues à se rendre suffisamment présentables pour s'ouvrir les portes de l'université. Ces deux approches méritent donc une attention particulière. La plupart des autres reposent moins sur la rigueur de leur doctrine que sur le charisme de leur fondateur (Janov, Berne, Perls, Lowen)[23], aussi leur essor reste-t-il en général très dépendant de l'engagement actif de celui-ci. Elles se susbstantent d'une étroite relation au Maître qui les vouent au déclin dès qu'il s'efface.

Les systémiciens appréhendent le sujet comme un individu tout entier déterminé par les signifiés manifestes et latents du groupe familial. Nulle place en leur perspective pour l'objet perdu de sa jouissance, ni pour son fading dans l'intervalle du couple signifiant primordial. Dès lors l'ouverture à la dimension éthique inhérente au désir inconscient se trouve obturée. Aussi n'est-il pas surprenant que les tenants de cette approche aient récemment découvert l'éthique comme une question cruciale. Ils notent eux-mêmes que celle-ci revient « dans tous les discours critiques adressés à la systémie »[24]. Prenant le problème à bras le corps, ils décident en 1990 de lui consacrer un congrès. Un cybernéticien viennois, installé aux USA, Heinz von Foerster, engage le débat de façon prometteuse, en se référant à Wittgenstein. Il s'oriente sur les indications de celui-ci selon lesquelles « il est clair que l'éthique ne se peut exprimer », elle est d'ordre « transcendantal », de sorte qu'elle « n'a rien à voir avec la punition et la récompense au sens culturel de ces termes. Néanmoins, il doit en vérité exister quelque chose de l'ordre de la récompense et de la punition éthique, mais celles-ci doivent résider dans l'acte même »[25]. L'extrême rigueur de Wittgenstein le garde d'en dire plus ; son approche logique du problème s'épuise à circonscrire un impossible, laissant hors de sa portée le discernement de la loi du désir. Foerster s'avère moins prudent. Il s'efforce d'abord, non sans quelque pertinence, de restaurer la liberté du sujet, menacée par les déterminismes familiaux, en connectant celle-ci à l'indécidable généré par tout système. Une référence à Gödel est ici bienvenue. Or le cybernéticien s'aventure ensuite à proposer une maxime censée exprimer l'injonction éthique : « s'efforcer toujours d'agir en sorte d'augmenter le nombre des choix possibles »[26]. Il n'ignore cependant pas une proposition de Wittgenstein qui devrait le mettre en garde : « La première pensée qui vient à l'esprit lors de l'institution d'une loi éthique de la forme "Tu dois…" est celle-ci : et qu'arriverait-il si je ne le faisais point ? »[27]. Foerster écarte platement la pertinence de cette objection sceptique en la rapportant à « un contexte culturel »[28]. Dans sa simplicité elle dégage pourtant fort bien l'insignifiance de tout moralisme qui prétend diriger une raison que rien n'oblige. Dès lors le sujet auto-réflexif des systémiciens peut certes exercer sa volonté au respect d'une loi morale, mais l'on scrutera en vain les recoins de sa conscience, même les plus cachés, sans jamais discerner un impératif éthique. Pas d'autre ressource alors que de faire appel à des moralisations rationalisantes pour lui implanter une conscience morale.

Le sujet freudien, l'individu en thérapie : divergences

La découverte freudienne d'un sentiment inconscient de culpabilité révèle la vacuité de toute tentative de ce genre en montrant que le sujet s'avère toujours éthiquement responsable, qu'il le veuille ou non, qu'il le sache ou non. C'est ce qui autorisait Freud à faire mention d'un choix de la névrose ; c'est ce qui conduisit plus tard Lacan à concevoir la tristesse comme une faute morale[29]. Le sujet de l'inconscient est soumis à l'exigence surmoïque de satisfaire à sa jouissance, s'il se montre inégal à cette tâche il en paie un tribut de culpabilité. Il n'obtient d'apaisement qu'en agissant en conformité avec la loi de son désir, ce qui n'oriente pas vers l'exploration de l'infini des possibles, mais bien plutôt vers l'acceptation de ses limites propres.

Au sujet divisé qui doit assumer la castration symbolique, les psychothérapies opposent l'homme toujours plus libre. En un mot, le psychothérapié idéal s'incarne dans l'être capable de tout. L'ambiguïté de l'expression, volontiers entendue en mauvaise part, manifeste immédiatement l'impasse opérée sur la loi du désir. L'homme libre, notait Lacan, constitue un idéal qui ne se trouve pleinement réalisé que dans la folie[30].

Il reste exceptionnel que les psychothérapies conduisent le sujet jusqu'à cette extrêmité ; en revanche il est de règle qu'elles le confortent dans les illusions moïques de son autonomie. À cet égard, quand le thérapeute ne se contente pas de décrire la disparition des symptômes pour illustrer le bien-fondé de sa méthode, quand il accepte de donner la parole à ses patients, il devient possible de mieux apprécier les incidences des psychothérapies sur la position subjective. Ce que l'on découvre alors semble résider en un certain effet uniformisant des cures. Le manifeste de Janov en faveur du cri primal s'avère sur ce point riche d'enseignements. Son efficace pourrait tenir en deux mots : conforter le fantasme hystérique. L'incitation à la mise en avant du corps y obture régulièrement tout accès à la cause du désir. « Maintenant, affirme un patient, je deviens entier, je suis ma propre origine. Je suis mon propre père. Je suis ma propre mère. Je suis mon corps »[31]. Au terme du travail, les sujets connaissent un état d'exaltation résultant de la sensation de s'appartenir, d'avoir atteint à la maîtrise du corps, de posséder toute la gamme des sentiments, bref, le leurre d'une coïncidence de soi à soi leur paraît réalisé. « On ne peut s'identifier qu'avec soi-même »[32] croit découvrir l'un d'entre eux, témoignant qu'il n'a rencontré dans la cure rien d'autre que son image spéculaire. Cependant, l'épreuve fallacieuse d'une liberté sans limite, conforme à l'injonction d'augmenter le nombre des choix possibles, s'accompagne régulièrement du sentiment d'avoir été mal aimé par les parents et de rester incompris par les autres : ce sont eux qui doivent porter la responsabilité des troubles du sujet, faute que celui-ci soit parvenu à concevoir en quoi il participe aux difficultés qu'il rencontre. La psychothérapie l'incite alors à cultiver sa petite différence, et le conduit finalement à constater sa solitude. L'insatisfaction hystérique ne cesse pas de déterminer son désir. « Maintenant que je suis vivante, observe une patiente fort satisfaite de son traitement, ma vie est sans but. Je suis entrée en thérapie pour trouver une nouvelle image de moi, et je n'ai découvert que moi-même »[33]. Non seulement l'opacité du fantasme fondamental reste inentamée, mais l'exaltation de l'autonomie moïque conduit immanquablement le sujet, même très entouré, à la constatation amère de sa solitude.

Il est des psychothérapies, telles que le cri primal ou la bio-énergie, qui collent volontiers au fantasme hystérique ; il en est d'autres, telles que l'analyse transactionnelle ou la méditation transcendantale, qui semblent mieux s'accommoder du fantasme obsessionnel ; quant à certaines thérapies comportementales, on observe qu'elles opèrent parfois un déplacement de l'objet phobique sur un objet contraphobique. Une étude plus approfondie de ces corrélations ne saurait être effectuée ici, mais elle ne manquerait sans doute pas d'intérêt. Quoiqu'il en soit, une approche rapide de quelques relations précises de psychothérapies suffit à suggérer nettement qu'elles s'articulent au fantasme de chacun, non pas en produisant sa traversée, mais en accentuant son opacité.

Lorsque Szasz s'interroge à New-York, en 1965, sur « l'éthique de la psychanalyse », il parvient à des formulations que ne désavoueraient pas la plupart des psychothérapeutes. Le but de l'analyse, affirme-t-il, est « d'accroître les options du patient dans la conduite de sa vie »[34]. Le projet fixé par von Foerster aux thérapies familiales vingt-cinq ans plus tard s'avère quasiment identique. Tous deux s'efforcent de rationaliser les idéaux de la société nord-américaine fondés sur ce que Lacan nommait la « théologie de la libre entreprise ». À l'instar du cybernéticien, Szasz veut « libérer » le sujet de « toute oppression interpersonnelle et sociale », mieux même, référence freudienne oblige, c'est toute oppression « intra-personnelle »[35] qui devrait être éradiqué ! L'homme libre est toujours attendu, celui qui aurait atteint la parfaite maîtrise de soi, enfin débarrassé de la castration, de la pulsion de mort, et même de l'inconscient ; de sorte qu'avec logique, sur la même pente, certains tenants de la psychologie du moi (Federn, Fairbairn), considèrent que l'analysé, au terme de sa cure, ne doit plus faire de lapsus, ni d'actes manqués, ni même de rêves !

Si la divergence quant aux orientations éthiques constitue le fossé majeur qui sépare les psychothérapies de la psychanalyse, l'on conçoit aisément que les psychanalystes qui ne se réfèrent pas à l'éthique inhérente au désir, aperçue par Freud, et dégagée par Lacan, se trouvent fort exposés à un envahissement de leur pratique par des techniques issues de la psychothérapie. Ils ne manquent d'ailleurs pas de le constater eux-mêmes : « Petit à petit, écrit B. Brusset en 1991, des pratiques empiriques de l'expérience immémoriale de la psychothérapie ont pris pied dans la théorie et trouvé légitimité, sinon légalité, dans la technique, et donc, dans la théorie psychanalytique, au prix de remaniements qui en changent le sens et la portée »[36]. Dès lors, la catégorie intermédiaire des « psychothérapies analytiques » se trouve en plein essor, à l'instar des « cas-limites », et cela pour une même raison principale, la raréfaction des patients aptes à s'insérer dans la « cure-type ». Pour ces derniers, dans les années 50, un analyste tel que Knight avait déjà créé la fameuse « psychothérapie de soutien », censée avoir pour but de reconstituer les défenses du moi. Le champ de transition ouvert entre celle-ci et la cure-type ne cesse d'être élargi par les recherches récentes de l'IPA. Elles promeuvent des « psychothérapies analytiques » dans lesquelles il faudrait tantôt limiter la régression libidinale ou la « profondeur » des interprétations, tantôt n'effectuer d'analyse du transfert que « dans la tête du thérapeute » (Angelergues)[37], ou bien encore l'on suggère à celui-ci de focaliser son attention sur un but (Roussillon)[38] – en général l'idée de guérison. Dès lors, de la psychothérapie à la psychanalyse, il n'y a plus guère pour l'IPA qu'une subtile différence de degrés, conduisant à faire de la première une psychanalyse amputée, et incitant à porter la cure-type au rang d'achèvement de la psychothérapie. Eu égard à une définition rigoureuse de celle-ci ses tenants ne cachent pas que Freud lui-même n'aurait fait le plus souvent que de la psychothérapie[39]. La prédominance accordée aux défenses du moi, la nécessité de « l'alliance thérapeutique », voire la théorisation de l'identification terminale à l'analyste ouvrent à une intrusion de la suggestion et des valeurs morales dans le cadre de la psychanalyse. L'une des conséquences les plus manifestes de l'immixtion de ces dernières réside dans le rejet de la structure perverse dans les limbes d'un arrêt du développement, ou dans le chaos d'une a-structuration, orientant toute cure de ces sujets vers une normalisation obturante à l'égard de leur vérité. À l'encontre de cette dérive psychothérapeutique, l'éthique de la psychanalyse incite à ne pas se laisser abuser par les connotations morales incluses dans la notion de structure perverse – expression malheureuse pour désigner ce qui n'est que l'une des manières d'y faire avec la jouissance.

Une cure ne s'avère psychanalytique que lorsque celui qui la dirige tient la position éthique d'objet a, ce qui le conduit à ne rien vouloir pour l'analysant, et à se priver des ressources du discours du Maître dans lequel les psychothérapies trouvent leur principe. « L'analyste ne s'identifie pas à l'Autre, écrit pertinemment A. Zenoni, ni à l'Autre qui sait, ni à l'Autre qui fait don de son ignorance ("je ne suis qu'un homme comme vous"), mais donne semblant à l'objet qui troue les dits, les souvenirs, les associations de l'analysant, l'objet qui reste ininterprétable dans l'interprétation même : non pas l'élément ultime du savoir, mais ce qui cause un défaut dans le savoir. Dès lors les dits de l'analyste ne sont pas articulés au savoir, mais à ce qui reste inassimilable au savoir, à une présence qui répugne même au savoir, car elle est celle d'un objet qui, pour causer le désir, n'en est pas moins fort peu désirable […] L'énigme n'est plus du côté du névrosé, mais du côté de l'analyste. Du même coup, ce n'est plus l'analysant qui va donner de la peine à l'analyste, qui va le faire travailler, mais l'inverse : c'est l'analyste qui donne figure à la cause énigmatique de la demande silencieuse du sujet. Avec cet échange des termes de la relation, s'opère le passage du champ psychothérapeutique au champ proprement analytique de la pratique symbolique »[40].

Faute d'inscrire l'éthique dans la clinique, l'IPA constate l'existence d'un flou grandissant entre psychothérapie et psychanalyse. En outre, ce qui est évacué du dehors fait retour du dedans, c'est pourquoi l'on assiste depuis peu à la création de « comités d'éthique ». L'un d'eux est censé donner à telle Société de psychanalyse « un lieu séparé de ses activités habituelles, où discuter et résoudre, dans la discrétion et avec une certaine sérénité, les problèmes d'éthique qui pourraient se poser à l'avenir »[41]. L'on ne saurait être plus net quant à la séparation de l'éthique et de la cure. De surcroît cette approche se trouve confortée par la volonté d'inscrire la psychanalyse dans le discours de la science. À cet égard, après avoir confondu morale et éthique, une certaine Denise Weill pousse la logique de la thèse ipéiste à son extrémité en affirmant que la psychanalyse, pour être scientifique, doit renoncer « à se poser la question des valeurs morales », de sorte que l'éthique vient d'ailleurs, “tombée des Cieux”, du surmoi collectif selon Freud, de l'Imaginaire social pour un certain nombre de penseurs contemporains »[42]. L'évacuation de l'éthique hors du domaine de la cure étant consommée, rien ne s'oppose de manière décisive à la montée des pratiques psychothérapiques jusqu'aux bords de la cure-type - voire au sein même de celle-ci .

À l'encontre du soutien qu'elles impliquent aux figures établies du Bien, Lacan prône pour la psychanalyse l'institution d'une pratique sans valeur[43]. Dès 1955, la permanence de la découverte freudienne ne lui paraissait pouvoir être assurée que par une « rigueur en quelque sorte éthique, hors de laquelle toute cure, même fourrée de connaissances psychanalytiques, ne saurait être que psychothérapie »[44]. L'éthique analytique est sans idéaux, elle ne préjuge pas du devenir du sujet, mais elle constate que le désir est un devoir.

Certes tout sujet souffrant ne se trouve pas en mesure de faire une demande d'analyse, et tout soignant ne saurait être analyste, ce qui rend la psychothérapie incontournable. En regard des thérapies biologiques, sa place semble devoir être préservée dans l'arsenal psychiatrique pour l'écho qu'elle conserve d'une causalité psychique. Il arrive même parfois que l'insistance du symptôme confronte le psychothérapeute aux limites de son savoir et le fasse renoncer au discours du Maître. C'est ainsi que Freud a inventé la psychanalyse.

[1] Psychanalyste, Professeur de psychopathologie à l'Université de Rennes II, Laboratoire de Cliniques Psychologiques, 6 Avenue Gaston Berger - 35043 Rennes Cedex.

[2] Janov A. Le cri primal (1970). Flammarion. Paris. 1975, p. 504.

[3] Eysenck H.J. Conditionnement et névroses. Gauthier-Villars. Paris. 1962, p. 15.

[4] Maleval J-C. “Les psychothérapies des hystéries crépusculaires”. Ornicar ? Revue du champ freudien. 1984, 30, pp.46-63 et 1984, 31, pp. 98-128.

[5] Appelbaum S.A. The anatomy of change. New-york. Plenum Press. 1977.

[6] Wolpe J. Pratique de la thérapie comportementale (1973). Masson. Paris. 1975, p. 11.

[7] Freud S. “Le début du traitement” (1913), in De la technique psychanalytique. PUF. Paris. 1953, p. 84.

[8] Wolpe J., o. c., p. 177.

[9] Ibid., p. 177.

[10] J-D Vincent oppose le cerveau flou des neuro-transmetteurs au cerveau câblé des synapses, (in Biologie des passions. Odile Jacob. Seuil. Paris. 1986)

[11] Gray W. Duhl J.F. Rizzo M.D. General systems theory and psychiatry. Little-Brown. Boston. 1969.

[12] Wolpe J., o. c., p. 147.

[13] Eysenck H.J. Conditionnement et névroses. Gauthier-Villars. Paris. 1962, p. 52.

[14] Ibid., p. 78.

[15] Meyer V. Traitement de deux malades phobiques fondé sur les principes de l'apprentissage, in Eysenck H. J., o.c., p. 126.

[16] Wolpe J., o.c., p. 11.

[17] Ibid., p. 80.

[18] Ibid., p. X.

[19] Ibid., p. 51.

[20] Ibid., p. 9.

[21] Ibid., p. 8.

[22] Ibid., p. 164.

[23] Respectivement créateurs du cri primal, de l'analyse transactionnelle, de la Gestalt therapy, et de l'approche bioénergétique.

[24] Rey Y. Prieur B. (sous la direction de) Systèmes, éthique, perspectives en thérapie familiale. ESF. Paris. 1991, p. 12.

[25] Wittgenstein L. Tractatus logico-philosophicus (1922). Propositions 6. 421 et 6. 422. Gallimard. Paris. 1961, p. 103-104.

[26] Foerster Heinz von. “Éthique et cybernétique de second ordre”, in Rey Y. Prieur B., o. c., p. 51.

[27] Wittgenstein L., Proposition 6. 422, o.c., p. 103.

[28] Foerster H. von , o. c., p. 45

[29] Lacan J. Télévision. Seuil. Paris. 1973, p. 39.

[30] Lacan J. “Petit discours aux psychiatres”. Conférence inédite à Sainte-Anne du 10 Novembre 1967. « Les hommes libres, affirme-t-il ce jour-là, les vrais, ce sont précisément les fous. Il n'y a pas de demande du petit a, son petit a il le tient, c'est ce qu'il appelle ses voix. Et ce pourquoi vous êtes en sa présence à juste titre angoissés c'est parce que le fou c'est l'homme libre. Il ne tient pas au lieu de l'Autre par l'objet a, le "a" il l'a à sa disposition ».

[31] Janov A., o. c., p. 332.

[32] Ibid., p. 395.

[33] Ibid., p. 412.

[34] Szasz T. L'éthique de la psychanalyse.(1965) Payot. Paris.1975, p. 96.

[35] Ibid., p. 91.

[36] Brusset B. “L'or et le cuivre (La psychothérapie peut-elle être et rester psychanalytique ?)”. Revue Française de psychanalyse, 1991, LV, 3, p. 565.

[37] Angelergues J. “Du divan au face à face, un même métier ?” Revue Française de psychanalyse, 1991, LV, 3, p. 605.

[38] Roussillon R. “Épreuve « d'actualité » et « épreuve de réalité » dans le face à face « psychanalytique »”. Revue Française de Psychanalyse, 1991, LV, 3, p.582.

[39] Brusset B., o. c., p. 561.

[40] Zenoni A. Le corps de l'être parlant. De Boeck. Bruxelles. 1991, pp.132-133.

[41] Bauduin A. “Comité d'éthique de la Société Belge de Psychanalyse”. Revue Française de Psychanalyse, 1988, LII, Mai-Juin, p. 734.

[42] Weill D. “Freud, son éthique et l'éthique”. Revue Française de Psychanalyse, 1988, LII, 3, p. 761.

[43] Lacan J. “L'insu-que-sait de l'une-bévue s'aile à mourre”. Séminaire du 19 Avril 1977, in Ornicar ? Revue du champ freudien, 17-18, 1979, p.16.

[44] Lacan J. “Variantes de la cure-type”, in Écrits. Seuil. Paris. 1966, p. 324.