Le corps, la mort et l’esprit du lignage, L’ancêtre et le sorcier en clinique africaine - Aboubacar Barry

Paris, L’Harmattan, collection : « Santé, sociétés et cultures », 2001, 270 pages

Par Olivier Douville

La foisonnante et inégale série « Santé, sociétés et cultures » de la maison L’Harmattan, s’est enrichie avec l’ouvrage d’A. Barry d’une publication importante. L’auteur, docteur en psychologie clinique et exerçant aujourd’hui en psychiatrie adulte est également enseignant à l’Université de Picardie (Université Jules Verne). Il est assez connu pour deux articles parus dans la revue Psychopathologie Africaine, et pour quelques prestations, dont, une récente lors d’un colloque « Clinique de l’exil » organisé par les Cahiers Intersignes. Il a aussi été assistant de psychologie au Burkina-Fasso ou il a exercé et enseigné. Son livre est riche de cette expérience africaine ;

Si A. Barry a participé un temps assez bref aux consultations d’ethnopsychiatrie du Centre Devereux, le pragmatisme critique, la culture psychanalytique qu’il veut défendre, et la bonne connaissance du terrain dont il a fait preuve sont des facteurs qui l’ont mené à travailler de façon plus solitaire.

Paul-Laurent Assoun qui a dirigé la thèse dont ce livre est issu, ce qui explique aussi pourquoi le travail d’A. Barry jouit d’une fortune épistémologique et d’une rigueur clinique irréporchables..

En clinique, il semblerait que les enseignements qui venaient de la clinique du terrain, celle donnée par l’école de Dakar, aient été perdus ou réduits à de grands stéréotypes, comme par exemple cette catégorie fourre-tout d’ « enfants-ancêtres ». On en aurait presque oublié que la clinique des Ortigues, entre autres, les amenait dans leur Œdipe africain, à parler d’abondance de ces sujets en décalage, en transition en désinstitutionnalisation, déjà, qu’étaient les adolescents. Je recommande la lecture des Ortigues à ceux qui douteraient encore que la catégorie « adolescent » soit importante pour un abord d’anthropologie clinique ; ils en sortiraient avec une pensée rafraîchie, rincée d’inutiles et absurdes préjugés.

Aujourd’hui donc, une pensée clinique à propos de patients africains est peu renouvelée. De sorte, qu’à l’inverse de ce qui se passe ailleurs en Europe (Pays-Bas, Belgique, par exemple) la clinique en France cherche encore à s’enivrer à une mystique du « bon sauvage » : cet être parachuté ici et rendu immédiatement compréhensible à ceux qui connaîtraient au point de savoir les manipuler les arcanes des coutumes et des mythes, voire des rites propres à ces peuples si étrangement divertissants à leurs yeux.

Il reste vrai que depuis les travaux initiés à Dakar, nous n’avions pas grand-chose de satisfaisant sur la clinique des incidences de l’histoire et des exils sur les organisations subjectives individuelles et groupales. Je me montre peut-être là injuste avec Badji (mais quel réductionnisme aussi dans son La Folie en Afrique) et désinvolte avec Ly (collègue estimée à qui nous devons de belles études sur les traitements et maltraitances des enfants africains en France). Je ne néglige pas non plus les travaux de M. Gerber ou de D. Bonnet, mais s’ils restent précieux par leur aisance à bien décrire, ils ne vont pas, ni ne le veulent, remonter à la dimension de la causalité psychique. L’apport de Pradelles de Latour concernant les familles africaines en immigration représente là, sans doute, avec le livre et les articles de Barry une ouverture importante.

De quoi part l’auteur dans ce livre? D’un fait, insistant, précis, repéré par de nombreux observateurs (bien avant lui et nous, Frazer, Maupoil, Le Hérissé,…) : la célébration du placenta à la naissance de l’enfant.

Munissons nous de la question: « pourquoi cette opération de coupure-lien » entre la mère et l'enfant ? Que rejoue-t-elle, quelles séparations actualise-t-elle ?. À chaque naissance, l’ordre des ancêtres réclame un petit bout de corps[1]. Tout corps humain doit être privé d’un petit morceau qui doit être donné à l’ancêtre ; ce n'est qu'ensuite que le placenta va avoir la réputation d’être un double pacifié du sujet. Mais ce simple mot de « double » est assez piégeant. Il y a double et double : le double occidental romantique, celui de Dostoïevski ou de Hoffmann par exemple, n’est en aucun cas celui dont il est fait mention par Barry. Le double placentaire consiste plus exactement, en dehors du reflet ou de l'ombre du sujet, comme un point indécis, aveugle, informe du corporel. Il convient de définir ce point. Non spécularisable, il n'est que très peu imaginable. Le pont entre symbolique et réel étant délié, si le placenta surgit il revient sur le sujet en tant que source pulsionnelle capable d’envahir le corporel ou de l'absorber. Le placenta qui est la marque d’une séparation opérée sur la mère et sur l’enfant n’est pas un doublon de l’enfant, il est le signe d’une coupure, d’une absence. Et le placenta doit être maintenu dans l’absence parce que s’il se présente il le fait en place du sujet. Le placenta est bien cet objet, témoin perdu de l’origine et dont le sujet ne peut qu’être exilé. Support de ce qui doit être perdu, le placenta est alors une forme de présence antécédente au sujet. Qu’il nous intéresse au plan de la sublimation, en tant que pièce signifiante d’un rituel, est là l’écume de la problématique et rien de plus. S’il y a un sujet qui résulte de la séparation d’avec une peau commune à la mère (ou fantasmée telle), alors cet élément perdu ne peut se poser que comme une antécédence au sujet, que comme un ensemble vide qui le tient à mesure que le sujet ne se confond pas avec lui ni n’est avec lui confondu. Tout comme l’objet “ a ” lacanien le placenta est “ extime ”. Le rituel le relègue à l’intérieur de la terre afin que l’enfant puisse peupler de sa vie, la vie humaine, à l’extérieur, sur la surface de la terre. Mais il ne suffit pas que le placenta soit absenté, encore faut-il que son absence soit convenablement certifiée. Une notation logique objecte à une conception trop répandue qui fait du placenta un des doublons du sujet est la relation de dissymétrie entre le sujet et son placenta. Car si le placenta peut être tenu pour le double de l’enfant, il faut tout de suite rajouter que l’enfant, lui, n’est, en aucun cas le double du placenta. .S’il n’est pas honoré, c’est-à-dire s'il n'est pas noué à l'imaginaire du corps par les opérations symboliques, ce “ double ” placentaire fonctionne à la façon d'une tâche aveugle du corporel d'un trou noir. Non pacifié, il est le canal par lequel revient la mauvaise part de l'ancestralité, celle qui exige la restitution immédiate de la vie à la mort. C'est bien la raison pour laquelle il ne s’agit pas de mettre en scène n'importe quel acte pour honorer l'ancestralité et continuer à la nouer au symbolique à travers et par le maniement réel de ce bout de corps non spéculaire qu'est le placenta : il s’agit de contribuer à l'institution du nom. Voilà la raison pour laquelle le placenta doit être inhumé. Le fait d'accueillir une nouvelle vie se signe et se valide par l'acte d'accueillir une vie dans le monde de la communauté humaine. Il s'agit de présenter le sujet au monde et le monde au sujet. Or dans un monde à rationalité traditionnelle, le propre d’une communauté humaine, est d’avoir inventé la sépulture. C'est bien cet acte fondateur de symbolisation de la mort comme évènement pour la pensée et pour le lien qui doit être évoqué et joué à chaque naissance. Entrer dans la communauté des vivants, c'est entrer dans la communauté de ceux qui ne sont pas privés de leur rapport à la mort. Il faudrait ici s'interroger sur les effets massifs des impositions culturelles et des violences de l'histoire qui ont privé des communautés de leur rapport institué à la mort et à la sépulture, ce qui est un axe du travail de J. Le Roy au Zaïre puis, maintenant en République Démocratique du Congo.

Voilà comment, à partir de la scène de la mise au monde, Barry s’interroge sur la dimension de la naissance du sujet. L’analyse du rite permet de comprendre et de définir, voire de dater, les moments où une mise en scène et une mise en actent produisent l’institution de la personne. La clinique dit autre chose, Elle tend à privilégier ces moments où le sujet émerge comme sujet de ses actes et de son discours. Ce moment n’est pas anticipable, ni programmable.

Si Barry se penche avec sérieux sur ces catégories du double placentaire, de l’enfant mort et de l’enfant ancêtre ce n’est, en aucun cas, en faisant montre de l’espoir insensé de prescrire des rituels à ceux qui ne les auraient pas accomplis. Ce n’est guère davantage dans l’optique où se confondrait théâtralisation rituelle des opérateurs psychiques et subjectivation de chacun. Il sait bien qu’il ne suffit pas d’accomplir un rite pour aller mieux, même sous le coup d’une injonction thérapeutique. Clinicien, il ne néglige pas de saisir le sujet dans ses appartenances culturelles, mais comme on le fait de grandes catégories qui laissent filtrer un récit à venir, pour chacun. Il axe son livre sur l’examen d’une clinique de la filiation et de la transmission, évoquant comment chacun, lorsqu’il est donneur et passeur de vie réécrit, par ses choix et aussi par ses symptômes et ses actes, les figures mythiques qui renferment l’énigme de l’origine et la force de la transmission. Il explique la disjonction qu’il convient de reconnaître et d’entendre entre les disjonctions du lignage et les opérations psychiques accomplies à chaque génération pour créer et penser du lien, pour mettre en place de nouveaux lieux et de nouvelles appartenances. S’indique alors la figure de l’enfant comme lieu de retour du mythe familial. La violence est ici de confondre mythe familial et mythe tribal et d’interpréter le premier comme un avatar du second.

En réponse à cette violence, le démontage savoureux, rigoureux, implacable que l’auteur fait de la catégorie d’ « enfant-ancêtre » notion anthropologique floue étendue sans trop de précautions épistémiques à la clinique suffirait ici pour recommander à tous ce livre. Car c’est ainsi, le mutisme de certains enfants africains a fait l’objet d’une stérétotypie « savante » de compréhension à chaque fois qu’est plaqué sur ce mutisme la prétendue étiologie traditionnelle de l’enfant ancêtre, au risque de méconnaître l’impact traumatique qu’a sur les familles l’injonction qui leur ait faite de participer à la désignation de cette étiologie. J’ai pu remarquer, à quel point on fabriquait aisément de l’enfant-ancêtre dans des consultations de la banlieue parisienne !

Les autres perspectives qu’il recèle font de ce livre, Le corps, la mort et l’esprit du lignage, L’ancêtre et le sorcier en clinique africaine, une référence très précieuse.

Olivier Douville

[1]

pour certains groupes culturels africains, dont les Mossi, le placenta est appelé naaba, ce qui veut dire chef.